Mires (1995-1998)

1993 à 97. Mires

D'un principe de juxtaposition de couleurs franches, en bandes verticales, ont découlés plusieurs ensembles intitulés « les mires », allusion à la très picturale première image des oeuvres vidéo. Le point de départ en est un regard prolongé sur la peinture classique, qui est essentiellement tonale (en clair-obscur), et dont on a dit qu'elle n'était pas le fait de coloristes: or ces tableaux sont souvent vivement colorés, avec des rapports, dissonances ou accords étonnants . C’est vrai que le chromatisme n’y participe que peu au creusement de la profondeur, que le dessin y est prépondérant pour ce qui est de la distribution de l’espace et du mouvement des figures ; tandis que la couleur reste à la surface, donnant un effet de planéité et de frontalité, et constitue par là comme la modernité de cette peinture.

Prenant pour point de départ la « nomination » des couleurs (complétée éventuellement de qualificatifs ou de comparatifs, ainsi que d'indications sur leur étendue), j’ai voulu re-jouer les compositions, les enchaînements chromatiques de tels tableaux, ne retenant que des aplats saturés, juxtaposés latéralement et rythmés de largeurs différentes (comme les frise de personnages aux tuniques de couleurs vives dans les tableaux de Poussin). Ce passage par le langage isole le fait chromatique, lui donne une autonomie par rapport à la figuration, et amorce un (inévitable) déplacement lorsqu'il s'agit de retrouver, avec les pigments et la matière picturale, le souvenir figé dans les mots.

1996 & 97. Tablettes

Les « tablettes » sont constituées d'un support étroit en bois brut, et d'un nombre variable de tasseaux peints, simplement posés. Une « tablette » est un relief mural: c’est un tableau, et c’est un objet. Un objet fractionné, morcelé (comme dans nombre de pièces antérieures), dont la cohésion est assurée par la tablette-socle, comme une ligne horizontale à hauteur de regard. Un objet, en relief, dont la tridimentionalité est soulignée par l’appui des éléments peints sur un support et contre le mur ; c’est-à-dire que la peinture n’est pas parallèle au mur, tout en restant une chose frontale. Les couleurs, littéralement, « se détachent » du fond. 

Ces peintures sont construites comme des interprétations de tableaux de maitres. Dire la peinture, regarder plus attentivement en nommant (et en notant) les teintes. La composition, modulation articulée de surfaces et de tons, est ainsi ramenée à une suite réduite de couleurs, enchainement linéaire déjà induit par le langage. (La « vérité en peinture » aurait été pour Cézanne une affaire de parole. Et je me souviens des « esquisses perceptives du tableau /la maison du pendu/ peint par Cézanne» faites par Rémy Zaugg.)

1997. Estampes

Les estampes sont des « déperditions », impression directe sur papier des Tablettes. Le support de la peinture dans la série tablettes est formé de planchettes de bois indépendantes ; ces éléments solides jouent ici le rôle de la matrice dans la gravure. Le papier (vélin d'Arches) reçoit d’abord une couche d’impression (qui protège également le papier) , dont la variation (4 teintes, ocre jaune, ocre rouge, verte, bleue, et incolore) va moduler l’aspect final des estampes. Puis le planchette est enduite de peinture (huile et cire) et appliquée sur le papier (dans l'ordre de la composition: pas d'inversion); la pression manuelle donne un report irrégulier de la couleur, et la modulation par transparence avec la couleur de préparation.

En gravure ordinairement, la matrice est une étape technique qui ne sort pas de l'atelier; ici au contraire, c'est l'élément premier et , à part entière, une oeuvre autonome: il s'ensuit que la matière picturale utilisée devra être la même pour la "tablette" et pour l' "estampe", compatible et adéquate à l'une comme à l'autre. L'encre d'imprimerie ne convenant pas à la texture recherchée pour les tableaux, j'ai employé une peinture à la cire liquéfiée et graissée, se rapprochant donc de la peinture à l'huile quelquefois employée par les peintres pour la gravure sur bois et le monotype.

1996 à 98. Paysages

Soit une surface: une simple ligne horizontale sépare (distingue) deux espaces, deux lieux: ciel et sol. Faisant suite à un ensemble de peintures (les Mires) où la composition se réduit à des bandes verticales de couleur, j'avais intitulés " Paysages " des tableaux où l’organisation colorée est basculées à l'horizontale,. Planéité et spatialité se rejoignent dans la découpe du bord supérieur en arrondi (soulignant la qualité d'objet du tableau et constituant un autre dessin, évocateur d’espace, horizon ou voûte céleste).

Iles

Je me souviens du ciel clair à Ouessant, de la bruyère, de la lande et d'ajoncs; de la transparence de la marée montante sur les galets de Sein; de varechs noir-rouge, entre la mer et (sous les pieds) les lichens ocre jaune sur la roche grise, à Groix.
A l'atelier il y a de la cire d'abeille, des rouges de cadmium et de fer, des jaunes aussi, de la toile de lin et de l'huile clarifiée au soleil, de l'outremer et du cobalt, du vert oxyde de chrome, de la gomme damar, une boite à outils, du graphite noir et brillant, du papier velin,
et quatre toiles avec un bord courbe comme l'horizon.

2003. Les ceintures d'Iris.

C’est la reprise du motif des Mires (bandes parallèles) jouant sur des rapports de couleurs franches, dont les séquences sont données par les descriptions de l’arc-en-ciel chez des auteurs de l’Antiquité (Lucrèce, Aristote, Epicure, Sénèque, Ammien Marcellin) telles quelles sont rapportées par Pastoureau dans Bleu, histoire d’une couleur. Et calées par des bandes de plomb très oxydées.